Sabina Spielrein, Ce qui se défait pour advenir
- Florence Martinho
- 14 avr.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 avr.
Il existe des textes discrets, presque en retrait dans l'histoire, et pourtant traversés par une intuition qui ne cesse de travailler la pensée. Des textes qui avancent sans éclat, et dont la force ne se révèle qu'avec le temps.
En 1912, Sabina Spielrein publie "la destruction comme cause du devenir". Le titre lui-même déplace : il ne promet ni réparation ni harmonie, mais installe d'emblée une tension, celle d'un lien possible, et peut-être nécessaire, entre défaire et advenir. Entre ce qui cède et ce qui commence.
Ce que Spielrein pressent, avec une acuité remarquable pour son époque, c'est que la vie psychique ne se déploie pas seulement dans la continuité. Quelque chose, en nous, doit parfois céder, non par effondrement, mais comme condition du mouvement.
Ce qui trouble dans le vivant :
Spielrein part d'une énigme simple, mais dérangeante : pourquoi ce qui attire peut-il aussi inquiéter ? Pourquoi l'élan vers l'autre, dans la sexualité, dans la rencontre, dans tout ce qui nous tire hors de nous s'accompagne-t-il parfois d'une résistance, d'un recul ?
Plutôt que d'y voir un accident ou une déformation, elle y reconnaît un indice. Un signal que quelque chose de réel est en jeu.
S'approcher de l'autre, ce n'est pas seulement rencontrer. C'est risquer une modification de soi. Et c'est peut-être cette menace silencieuse, plus que l'autre lui-même qui suscite l'inquiétude.
L'expérience d'une perte :
Dans son texte, une idée se dégage avec force : il n'y a pas de transformation sans une forme de perte.
Non pas une perte spectaculaire, mais un déplacement plus discret, presque imperceptible, celui par lequel certaines formes anciennes ne peuvent plus se maintenir intactes. Ce qui tenait cesse de tenir. Ce qui organisait se relâche.
Devenir implique alors un travail silencieux : quelque chose se défait, se désorganise, se rend disponible différemment. Pas une destruction au sens de l'anéantissement, mais une dissolution, celle qui précède toute refiguration.
Ce moment est souvent méconnu. Il est facilement interprété comme une régression, une fragilité, une erreur de parcours. Le signe que quelque chose ne va pas.
Et pourtant, il peut être une condition. La condition, parfois, de ce qui va advenir.
Entre destruction et création :
Le geste théorique de Spielrein est subtil, et c'est peut-être pourquoi il fut si longtemps sous-estimé. Elle ne fait pas de la destruction une force opposée à la vie, une pulsion de mort qu'il faudrait dompter ou surmonter. Elle la situe au cœur même du processus de transformation.
Ce qui se défait n'est pas nécessairement anéanti. Cela peut être précisément ce qui permet qu'autre chose advienne.
Il ne s'agit pas de célébrer la perte, ni de la rechercher. Mais de reconnaître qu'elle participe parfois d'un mouvement plus vaste, celui par lequel le sujet se transforme, non en dépit de ce qui se brise, mais à travers cela même.
Une pensée du passage :
Relu aujourd'hui, ce texte ne parle pas seulement de sexualité. Il touche à ces moments de bascule où quelque chose ne tient plus, sans que le nouveau soit encore là, cet entre-deux sans nom, ni fin ni commencement, que la langue peine à saisir.
Moments incertains, souvent inconfortables, où les repères habituels vacillent sans prévenir.
Dans l'espace thérapeutique, ces passages sont fréquents. Ils inquiètent, ralentissent, déroutent le patient autant que le clinicien. Ils résistent à l'interprétation hâtive.
Ils demandent une attention particulière : ne pas précipiter, ne pas combler trop vite, laisser le temps à ce qui se défait de trouver une autre forme. Tenir l'espace sans le remplir.
Une voix singulière :
Entre Freud et Jung, Sabina Spielrein n'est pas seulement une figure intermédiaire, une présence commode pour relier deux pensées plus emblématiques. Elle trace une voie singulière, qui ne se réduit à aucune des deux.
Freud reconnaîtra plus tard que certaines de ses intuitions avaient été pressenties par elle, sans pour autant les reprendre à l'identique. Ce qui dit quelque chose, peut-être, du rapport entre reconnaissance et appropriation.
C'est là, précisément, que réside la force de ce texte : dans ce qu'il ouvre, plus que dans ce qu'il fixe. Dans les questions qu'il laisse en suspens, et qui continuent de travailler.
Ce qui reste :
Il y a, dans l'écriture de Spielrein, quelque chose de retenu, comme si la pensée avançait au bord d'un seuil, consciente de ce qu'elle ne peut pas encore traverser tout à fait.
Elle ne cherche pas à résoudre la tension qu'elle met au jour. Elle la maintient, sans la forcer vers une synthèse.
Et c'est peut-être cela qui nous touche encore : cette idée que le devenir n'est pas un simple prolongement de ce qui précède, mais un passage nécessairement risqué, nécessairement coûteux.
Un passage où ce qui se défait n'est pas seulement perdu, mais peut devenir, une nouvelle condition de l'être.





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