Du temps pour le dire : l’art-thérapie comme voie de symbolisation
- Florence Martinho
- il y a 1 jour
- 3 min de lecture

Il y a des périodes où la parole semble envahir tout l’espace. Les individus parlent, se racontent, se définissent, expliquent ce qu’ils vivent, souvent avec une grande précision. Pourtant, dans le cadre thérapeutique, un paradoxe s’impose de plus en plus nettement : les mots sont présents, parfois même surabondants, mais ils ne produisent pas toujours de transformation psychique. À l’inverse, certains patients arrivent dans un silence intérieur difficile à nommer, comme si le langage s’était retiré, laissant place à un flou émotionnel, à une fatigue psychique ou à une impression de vide.
Dans ces deux configurations, quelque chose échappe au travail de symbolisation. Il ne s’agit pas nécessairement de résistance ou de refus de penser, mais plutôt d’un empêchement à représenter l’expérience vécue. Une part de la souffrance contemporaine ne se situe plus uniquement du côté du refoulement, mais du côté de ce qui n’a pas encore trouvé de forme psychique. Cette clinique du “non encore représentable” interroge profondément la place de la parole dans le soin, et ouvre un espace de réflexion essentiel pour l’art-thérapie.
Parler, en psychanalyse, n’est jamais un simple acte de communication. La parole devient thérapeutique lorsqu’elle permet de lier, de transformer, de métaboliser l’affect. Or, certaines expériences psychiques sont trop intenses, trop diffuses ou trop précoces pour être immédiatement mises en mots. Dans ces moments, l’effort verbal peut être vécu comme une contrainte supplémentaire.
L’art-thérapie offre alors un autre chemin. Elle ne cherche pas à remplacer la parole, mais à préparer les conditions de son émergence. Le geste créateur introduit une médiation entre le vécu interne et le monde psychique partageable. En entrant en relation avec la matière, avec la couleur, avec la forme, le patient commence à organiser quelque chose de son expérience sans avoir à la formuler immédiatement. Ce passage par le sensible permet une première inscription, souvent plus tolérable, plus respectueuse du rythme interne.
Créer, même de manière très simple, implique déjà une transformation. Ce qui était informe, diffus ou envahissant trouve une limite, une consistance, un contour. Le geste s’inscrit dans le temps, le regard peut se poser, et quelque chose se stabilise. Très souvent, l’image précède la parole. Le sens n’est pas donné d’emblée, mais il devient progressivement accessible. La symbolisation ne surgit pas comme une compréhension soudaine, mais comme un processus lent, parfois fragile, qui se construit à partir de l’expérience corporelle et sensorielle.
Dans ce cadre, l’objet créé devient un tiers. Il permet de soutenir la rencontre avec l’affect sans que celui-ci ne déborde ou ne se fige. Le patient peut regarder ce qui a été produit, s’en approcher, s’en éloigner, le modifier, parfois même le contester. Ce mouvement introduit une distance psychique précieuse, là où tout était jusque-là confondu. Le travail thérapeutique ne consiste pas à interpréter l’image selon un code prédéfini, mais à accompagner la personne dans la découverte de ce que cette forme évoque pour elle, dans son histoire singulière.
Dans la clinique actuelle, marquée par la surcharge émotionnelle et la perte de repères symboliques, ce type de médiation devient particulièrement pertinent. Beaucoup de patients cherchent moins à comprendre qu’à retrouver une continuité interne, un sentiment d’unité, une possibilité d’agir sur leur monde psychique. Le fait de créer, de choisir, de transformer une forme, même modestement, restaure souvent un sentiment de capacité et de mouvement. Peu à peu, l’émotion se différencie, la pensée circule à nouveau, et la parole peut revenir, plus ancrée, plus habitée.
Certaines situations cliniques illustrent bien ce processus. Une personne très analytique, habituée à tout intellectualiser, peut être surprise par l’émergence d’une émotion inattendue à travers une production plastique. Une autre, qui se disait coupée de ses ressentis, découvre progressivement des affects différenciés en travaillant avec des matières. Dans d’autres cas encore, la répétition d’une même forme devient elle-même un objet de travail, révélant une tentative de se contenir face à une angoisse diffuse. Dans tous ces exemples, l’art n’est jamais une fin en soi ; il est un chemin vers une pensée plus vivante.
Dans une époque où l’on demande souvent de tout dire, de tout expliquer, l’art-thérapie rappelle qu’une part essentielle de la vie psychique se construit dans l’implicite, dans l’indicible, dans ce qui a besoin de temps pour se dire. Soigner ne consiste pas à forcer l’élaboration, mais à offrir un cadre suffisamment sûr pour qu’elle puisse advenir. Lorsque les mots manquent, la création peut devenir une première langue, discrète mais profondément structurante, à partir de laquelle une parole plus juste pourra, un jour, se déployer.




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